Transmission : chez Mäder, « être industriel, c’est avant tout faire »
La French Fab a échangé avec Corinne Molina, ambassadrice La French Fab cofondatrice, vice-présidente de l’entreprise industrielle Mäder et son fils Julien Molina, qui, depuis deux ans, dirige l’ETI familiale spécialisée dans la fabrication de peintures industrielles, résines et composites au sujet de la transmission. Que signifie à leurs yeux la transmission ? Comment bien transmettre le flambeau à l’heure où l’industrie travaille à redorer son image auprès des jeunes générations et talents de demain ? Interview croisée.
Travailler en famille, les Molina savent faire. Actuellement vice-présidente du groupe Mäder, dirigée aujourd’hui par son fils, Julien Molina, Corinne Molina a cofondé en 1993 au côté de son mari Antonio Molina (décédé en avril 2023) cette ex-PME qui au fils des ans est devenue une ETI internationale.
A l’époque, sa mère est directrice financière au sein de l’entreprise du village où elle a grandi, dans le Pas-de-Calais. C’est tout naturellement que la jeune Corinne Molina, alors inscrite en école de commerce, s’est dit que son futur était de devenir directrice financière, à son tour. Pourtant, elle prend le chemin de l’entrepreneuriat au côté de son époux, Antonio Molina. Spécialisée dans la fabrication de peintures industrielles et composites à forte valeur ajoutée, l’entreprise génère aujourd’hui 180 millions d’euros de chiffres d’affaires, notamment grâce à une série d’acquisitions réalisées en France et à l’étranger. A la tête de ce groupe d’envergure depuis deux ans, Julien Molina, 32 ans s’est servi de son parcours scientifique, de sa passion pour la chimie et d’un cursus en business management à l’EDHEC dans le but d’ acquérir de nouvelles compétences, apporter sa touche personnelle. Sur les conseils de ses parents, il intègre le conseil d’administration de l’entreprise dès sa thèse, puis progressivement prend des responsabilités au sein de Mäder, d’abord comme directeur général délégué en 2022 (en trio avec ses parents) puis comme président du groupe en 2023, à la suite du décès d’Antonio Molina. Une période complexe mais charnière pour l’entreprise mais aussi son nouveau dirigeant. Ce dernier rappelle que, dans ce moment de transmission et reprise, il a reçu la confiance de ses co-actionnaires, notamment Bpifrance, dont il est reconnaissant.
La French Fab : Corinne, avez-vous préparé la transmission de l’entreprise familiale à votre fils ? Quelles valeurs voulez-vous avant tout lui transmettre ?
Corinne Molina : Avec Julien, j’ai toujours été claire : reprendre l’entreprise n’a jamais été une obligation. Ce qui compte, c’est qu’il soit heureux. A l’époque, Julien me disait, “tu ne sais pas ce que c’est de succéder à son père », je répondais « tu ne sais pas ce que c’est de succéder à sa mère”. Aujourd’hui, je suis à ses côtés pour l’aider dans la finalisation de la transmission et pour qu’il puisse vivre son propre rêve. C’est à lui de trouver du sens dans ce choix, et il faut avancer étape par étape, en retirant progressivement le filet de sécurité. Avec son père, nous lui avons transmis des valeurs fortes : l’importance de l’humain, le respect, la confiance, l’attachement, le partage, dans les bonnes comme dans les mauvaises nouvelles. Je pense que Julien a hérité de notre engagement pour la planète : le soin des autres, la santé des hommes, la décarbonation, ainsi qu’un esprit de conquête, de curiosité et d’ouverture à l’international.
Nous avons été aidés tout au long de ce parcours de transmission, par l’écosystème, par BPI ainsi que par les dispositifs fiscaux, car transmettre une entreprise de 600 personnes n’est pas simple. Il s’agit d’un processus long et progressif.
La French Fab : Julien, saviez-vous que vous prendrez le flambeau un jour ? Qu’est-ce qui a motivé votre choix ?
Julien Molina : Reprendre le flambeau n’a pas été complètement naturel. Bien que depuis tout petit, selon ma mère, je disais que je voulais devenir président de Mäder, je faisais même, paraît-il, de magnifiques petits PowerPoint sur le sujet. Puis, vers 12 ou 13 ans, j’ai complètement changé d’idée : dans ma tête, je voulais devenir médecin. Je n’ai jamais subi la moindre pression de mes parents pour reprendre le groupe, ils m’ont bien sûr fait visiter nos différents sites en France, en Suisse et en Allemagne. Certains collaborateurs de l’entreprise me rappelaient qu’ils m’avaient vu grandir, ce qui m’a particulièrement marqué. Avec le temps, j’ai compris à quel point – ce dont je n’étais pas convaincu au début – l’attachement à la famille des collaborateurs est très important dans une entreprise familiale, et inversement. Un premier déclic est arrivé vers mes 18 ou 19 ans, quand ma mère a été décorée de la Légion d’honneur : à travers elle, c’était tout le groupe Mäder qui était reconnu par la nation. Ce moment a été marquant. Nous sommes la seule ETI française dans les peintures industrielles et composites, celle qui peint les TGV et fabrique des revêtements pour l’eau potable et l’énergie. J’ai alors réalisé qu’il aurait été dommage de ne pas reprendre l’entreprise familiale et de la laisser partir entre les mains de groupes européens, américains ou chinois. Enfin, pour ma part, j’ai beaucoup bénéficié de l’accompagnement de Bpifrance, notamment à travers l’accélérateur ETI et la promo 7, qui m’ont permis de rencontrer des pairs, d’échanger lors de séminaires et de mieux prendre en charge le groupe. Cette expérience a été précieuse et j’espère que cet accompagnement perdurera.
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La French Fab : Corinne, vous n’étiez pas destinée à l’entrepreneuriat, et pourtant tout a commencé lorsque vous avez sauvé une entreprise dans votre village. En quoi consiste le métier d’industriel ?
Corinne Molina : Etre industriel, c’est avant tout faire. Comme le dit le philosophe, André Comte Sponville, le bonheur n’est pas d’être, mais de faire. Dans l’industrie, on fait beaucoup de choses : on fabrique, on relève des défis, on agit. J’ai moi-même accompli des choses que je n’imaginais pas possibles. Devenir dirigeant industriel, c’est apprendre en faisant, jour après jour.
La French Fab : Julien, quelles sont vos principales ambitions pour l’entreprise dans les années à venir ?
Julien Molina : Nous venons d’établir notre plan stratégique pour les cinq prochaines années, avec l’ambition de faire de Mäder un acteur reconnu dans la peinture et les marchés de la mobilité. Notre objectif est de devenir un groupe encore plus performant et global, capable d’offrir une gamme complète de solutions de protection et d’esthétique. Nous contribuons déjà à la protection des TGV et développons des solutions pour les moteurs électriques, et nous voulons désormais adresser aussi les packs de batteries. Cette stratégie s’accompagne d’une forte impulsion RSE : nous sommes pionniers dans le calcul automatisé de l’empreinte carbone de nos produits et travaillons vers une analyse de cycle de vie complète pour éclairer nos décisions futures. Enfin, nous poursuivons notre engagement pour la mobilité interne, essentielle à la dynamique humaine du groupe.
Corinne Molina : J’ajouterai que nous avons absolument besoin d’attirer des jeunes, car il faut assurer la relève. Au bout de 32 ans, on voit plein de gens partir, ce sont les jeunes qui doivent désormais monter à bord. Et je trouve que pour eux, il y a un beau défi : celui de transformer la chimie, qui souffre d’une très mauvaise image alors qu’elle est essentielle. Sans elle, pas de médicaments ni de nombreuses innovations utiles. Il y a plein de belles choses dans la chimie. La mission des jeunes qui rejoignent Mader ou d’autres entreprises comme la nôtre sera de transformer la chimie pour qu’elle le soit encore plus. J’insiste aussi sur l’importance d’attirer davantage de femmes : chez Mäder, elles sont bien représentées en R&D mais encore trop peu en production. Or, les femmes ont pleinement leur place dans l’industrie, dans la chimie, elles ont une véritable carte à jouer.
La French Fab : Quelle est votre vision de l’industrie en trois mots ?
JM : Pour moi, l’innovation est centrale : nous réinvestissons 5 à 7 % de notre chiffre d’affaires en R&D et nous disposons de laboratoires sur l’ensemble de nos sites. Nos équipes sont pleinement mobilisées pour relever les défis liés au règlement REACH, qui évalue la toxicité des molécules, impose de repenser régulièrement nos matières premières pour qu’elles soient plus sûres et plus respectueuses de l’environnement. Nous travaillons aussi sur de nouvelles technologies destinées à améliorer les process de nos clients. Partout dans le groupe, nos ingénieurs et nos jeunes talents, notamment à Villeneuve-d’Ascq, s’épanouissent dans ces projets. La chimie connaît aujourd’hui une véritable accélération de l’innovation, bien plus forte qu’il y a dix ou quinze ans, et nous voulons être à la pointe de cette transformation car il y a de vrais challenges à relever. Je dirais ensuite : la créativité. L’industrie, c’est à la fois de l’artisanat et de l’orfèvrerie : voir nos coloristes créer de nouvelles teintes ou nos designers apporter créativité et esthétique s’avère vraiment passionnant. C’est loin de l’image grise que l’on en a souvent, c’est de la haute couture appliquée à l’industrie. Enfin, troisième mot : famille. Mäder, c’est une véritable famille, même avec 600 collaborateurs, chacun se connaît et partage des liens forts. Cette notion de proximité et de solidarité s’étend à tout notre écosystème. Nos partenaires, clients, fournisseurs et co-actionnaires, comme Bpifrance, jouent un rôle clé dans nos projets. Ensemble, nous construisons des relations durables basées sur la confiance et le respect. C’est grâce à cette dynamique collective que nous contribuons à amener l’industrie vers le haut en France et en Europe.
CM : Pour moi, l’industrie, c’est avant tout une question de souveraineté : il est essentiel que nous maîtrisions nos savoir-faire. J’y vois aussi passion et beauté, et c’est pour cela que je préside l’association We FabArt, qui fait intervenir des artistes dans les usines pour révéler cet aspect artistique. Enfin, je dirais, conquête : explorer de nouvelles technologies et de nouveaux territoires. J’ai pu vivre des expériences incroyables à l’international, vendre des peintures sans être ingénieur, réaliser des projets fabuleux. L’industrie ne se limite pas à répéter les mêmes gestes, la créativité y a toute sa place.
Lire aussi : « Made in France : ils inventent l’industrie de demain » : un programme TV inédit sur le secteur
La French Fab : En cette Semaine de l’industrie, que diriez-vous aux jeunes qui hésitent à s’engager dans les métiers de ce secteur ?
JM : J’invite les jeunes à oser venir découvrir notre univers, pas forcément chez nous directement, mais au moins à rencontrer les dirigeants et découvrir les sites. Je sais qu’il existe des à priori sur l’industrie, mais je suis aussi convaincu que son image a beaucoup changé. Aujourd’hui, on allie innovation, excellence, performance et créativité, un mélange passionnant. Depuis 2022, nous traversons des périodes compliquées à cause des crises et du contexte économique mais l’énergie et l’engagement de nos collaborateurs et de notre écosystème clients, fournisseurs et partenaires rendent cette aventure très enrichissante. Je les encourage vraiment à venir voir par eux-mêmes, ils ne le regretteront pas.
CM : En fin de carrière, ma mission prend beaucoup de sens : transmettre. Transmettre à Julien, mais aussi aux jeunes, car je me sens responsable de partager ce que j’ai reçu dans ma vie. Je les encourage à venir découvrir l’industrie, même si les usines sont souvent fermées. Nous travaillons à ouvrir les portes pour montrer la diversité des métiers : R&D, commercial, juridique, RH… L’industrie ne se limite pas aux usines. Il est important que nous, industriels, nous mobilisions pour permettre aux jeunes de découvrir concrètement tout ce que notre secteur offre.
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