Upcycling industriel de Losanje.

Losanje : l’upcycling entre dans l’ère industrielle

Transformer les déchets textiles en opportunités industrielles : voilà l’ambition portée par Losanje. Depuis Nevers, l’entreprise démontre que l’upcycling peut changer d’échelle et devenir un véritable pilier de l’industrie textile européenne. 

En 2020, deux amis décident de mettre leur énergie au service d’un secteur en pleine mutation. Plutôt que de pointer les failles du modèle textile, ils choisissent d’y voir un formidable terrain d’innovation. « On s’est dit que ce serait quand même intéressant d’utiliser une problématique pour en résoudre une autre. On produisait toujours plus, on accumulait des stocks, et en parallèle on manquait de solutions concrètes pour la fin de vie des vêtements. Il y avait quelque chose à construire. », raconte Mathieu Khouri, cofondateur de Losanje. 

L’upcycling n’est pas nouveau. Mais jusqu’ici, il relevait surtout d’initiatives artisanales, créatives, souvent limitées en volume. Losanje fait un choix clair dès le départ. « On ne poussait pas une vision artistique de l’upcycling. Ce qu’on voulait, c’était prouver que ça pouvait devenir un procédé industriel à part entière, compétitif et structurant pour la filière. » 

Partir d’une feuille blanche pour créer un nouvel outil industriel 

Industrialiser l’upcycling suppose de repenser toute la chaîne de production. Là où une usine textile classique travaille à partir de rouleaux homogènes, Losanje doit composer avec des vêtements déjà existants, tous différents. « Le textile est une matière vivante. Il ne réagit pas de la même façon selon qu’on travaille du coton, du polyester, un mélange ou un tissu avec de l’élasthanne. À chaque avancée sur une matière, on pouvait rencontrer une difficulté sur une autre. » 

Pendant près de trois ans, l’équipe se consacre presque exclusivement à la recherche et développement. L’objectif est double. Simplifier au maximum le processus de déconstruction et de découpe, puis concevoir les machines capables d’exécuter ces opérations à grande échelle. « On a d’abord cherché si ces machines existaient sur le marché. Comme ce n’était pas le cas, on a dû les imaginer, les concevoir et les tester nous-mêmes. On avançait sans historique, sans modèle à copier. » Aujourd’hui, la technologie développée en interne permet de traiter environ 80 % à 85 % des textiles en circulation, qu’il s’agisse de coton, de polyester, de mélanges ou de lin. Une étape décisive qui fait entrer l’upcycling dans une logique de production sérieuse et reproductible. 

Un modèle agile pour répondre aux attentes des marques 

Pour structurer son offre, Losanje développe deux approches complémentaires. 

En boucle fermée, les marques confient leurs invendus, défectueux ou produits en fin de vie. L’entreprise les transforme en nouvelles pièces, prêtes à être commercialisées. En boucle ouverte, elle s’appuie sur des partenariats avec des centres de tri pour constituer une banque de matières. Les marques peuvent ainsi commander des produits finis upcyclés sans avoir à fournir elles-mêmes de textile. « On fonctionne comme un fabricant classique. On a un catalogue, des bases produits, des typologies de matières. Ensuite, on adapte en fonction des besoins. L’idée, c’est de lever toutes les barrières qui empêchaient jusqu’ici les marques de passer à l’échelle. » 

Le contexte renforce cette dynamique. La pression réglementaire s’accentue avec la loi AGEC. La filière du recyclage textile traditionnel traverse une crise majeure, avec moins de 1 % des fibres réellement recyclées en boucle fermée. Et les marques cherchent à conjuguer impact environnemental, compétitivité et narration forte. En 2025, Losanje franchit un cap supplémentaire en recevant le Prix de l’Innovation de l’ANDAM, l’Association Nationale pour le Développement des Arts de la Mode, institution de référence qui récompense chaque année les acteurs les plus prometteurs et innovants du secteur. « Ce prix, décerné par un jury composé de grandes maisons de mode et de luxe, a envoyé un signal très fort. L’upcycling n’était plus vu comme une démarche marginale ou expérimentale. Il était reconnu comme une solution crédible, structurante pour l’industrie. » Cette distinction renforce la crédibilité de Losanje auprès des grandes marques et accélère le déploiement de collections d’envergure. 

Une usine pour consacrer l’upcycling comme solution industrielle 

En décembre dernier, Losanje inaugure une usine de 2 500 m² près de Nevers (Bourgogne-Franche-Comté). Plus qu’un déménagement, une étape symbolique. « L’enjeu n’était pas seulement d’avoir plus d’espace. C’était de consacrer l’upcycling comme un procédé industriel viable, capable de répondre à des volumes importants et à des exigences de qualité élevées. » 

L’entreprise compte aujourd’hui 25 collaborateurs et prévoit d’atteindre rapidement la trentaine. Deux levées de fonds ont accompagné cette croissance. La première, en 2023, a permis de financer le développement des machines. La seconde, finalisée fin 2025, soutient l’industrialisation et la montée en capacité. L’ambition est claire. Produire plusieurs millions de pièces par an et, à terme, dupliquer le modèle au plus près des grands pôles textiles européens, notamment en Italie et en Europe du Nord. 

Usine Losanje.

Accélérer au bon moment pour structurer la croissance 

En 2025, Losanje intègre l’Accélérateur Néo Start-up Industrielle de Bpifrance. Un choix mûrement réfléchi. « On avait été sollicités plus tôt, mais on avait décliné. Si on le fait trop tôt, on n’en tire pas toute la valeur. Là, on était à un tournant. On déployait l’outil industriel, on changeait d’échelle. C’était le bon timing. » 

L’accompagnement apporte un cadre et des retours d’expérience précieux, notamment sur l’implantation industrielle et le modèle économique. « Industrialiser, ce n’est pas seulement produire plus. C’est structurer, anticiper, sécuriser. Plus les choses avancent, moins on doit laisser de place au hasard. Une mauvaise décision peut coûter des mois et mettre en péril l’entreprise. » Un module dédié au modèle d’industrialisation pousse l’équipe à clarifier ses priorités. « On veut toujours tout intégrer, tout maîtriser. Mais on a compris qu’il fallait se concentrer sur notre cœur de valeur, la conception et la coupe, et être intelligent sur ce qu’on externalise. » Résultat, une organisation flexible, pensée pour accompagner la croissance sans perdre en agilité. 

Dans cinq ans, Losanje ambitionne de faire tourner une usine à plein régime, capable de produire plusieurs millions de pièces par an , avant de dupliquer le modèle dans d’autres bassins textiles européens. L’objectif n’est pas de remplacer totalement la production neuve. « Il ne faut pas être naïf. Le marché est immense et on aura toujours besoin de produire du neuf. Mais si l’upcycling devient une évidence, au même titre que le coton biologique ou les fibres recyclées, ce sera déjà une transformation majeure. » Même 1 % des textiles produits dans le monde transformés via l’upcycling représenterait des économies considérables en eau et en émissions de CO2. 

En industrialisant ce qui relevait autrefois du geste artisanal, Losanje ne se contente pas d’optimiser un procédé. L’entreprise montre  qu’innovation, industrie et impact peuvent avancer ensemble. Et si, finalement, la véritable modernité consistait simplement à apprendre à faire mieux avec ce que l’on a déjà ? 

 

Article rédigé par Alicia Quartini 

 

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