Depuis 14 ans, Estelle Le Pape dirige l’entreprise bretonne MCA Process fondée par son père en 1985. Spécialisée dans l’automatisation et la robotisation des chaines de fabrication pour le secteur de l’agroalimentaire, la société est l’un des fleurons de l’industrie française.

De la biochimie à la direction d’une entreprise industrielle, le parcours d’Estelle Le Pape n’était pas tout tracé. Si elle n’avait pas imaginé intégrer la société industrielle familiale, elle se montre aujourd’hui extrêmement épanouie et particulièrement fière du chemin parcouru. Parce que la journée internationale des droits des femmes est une bonne occasion de parler de nouveau de la mixité dans l’industrie, nous l’avons questionnée sur son expérience en tant que femme dans le secteur. 

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Aviez-vous prévu de reprendre l’entreprise familiale ?

Je crois pouvoir dire que j’ai un parcours un peu atypique, je n’aurais jamais imaginé me retrouver à cette place un jour. A l’origine, je rêvais de devenir chirurgienne cardiaque, et puis je me suis dirigée vers des études de biologie et de biochimie. J’ai étudié 2 ans en Angleterre avant de travailler dans un laboratoire en France. Un été, alors qu’une des secrétaires de l’entreprise familiale était en congés, mon père m’a proposé de la remplacer. C’est comme ça que j’ai intégré la société. A ses côtés, j’ai appris un métier. J’ai d’abord suivi une formation de dessin et puis j’ai travaillé aux avant-projets avant d’intégrer le service de l’ordonnancement puis la direction.

Vous n’aviez donc suivi aucune formation dans le domaine de la robotique et de l’automatisation. Avez-vous eu des difficultés à vous faire une place au sein de votre entreprise ?

Non jamais. La question de la légitimité aurait pu se poser, d’autant que nous ne sommes que 5 femmes sur 80 salariés mais ça n’a jamais été le cas. Personnellement, j’ai toujours trouvé que c’était une force d’être une femme dans un milieu d’hommes. L’important est surtout de maitriser son sujet, et je crois pouvoir dire sans prétention qu’en 20 ans j’ai toujours maitrisé mon sujet. Il est évident que de ne pas savoir répondre à une question invite à se faire chahuter, et peut être davantage lorsque l’on est une femme mais c’est une chose que je n’ai pas connu.

Bien sûr j’ai des souvenirs de rendez-vous professionnels lors desquels certains de nos clients du secteur agroalimentaire, préféraient répondre à mon père plutôt qu’à moi. Toutefois, le problème semblait être plus générationnel.

J’imagine que le fait que je sois « la fille de » a été plus difficile à supporter. Il a fallu que je fasse mes preuves mais là encore tout s’est très bien passé.

Vous décrivez un milieu très ouvert, non machiste, assez éloigné des préjugés. Comment expliquez-vous alors qu’il y ait si peu de femmes dans l’industrie en France ?

L’éducation reste le problème. L’industrie n’est pas fermée à l’idée d’accueillir des femmes dans  ses rangs, au contraire ; seulement les femmes s’intéressent peu aux métiers de l’industrie. Regardons les statistiques : sur des promotions de 80 étudiants en ingénierie technique, en CRSA (conception et réalisation de systèmes automatiques), ou en automatisme, il y a rarement plus de 2 femmes qui sortent diplômées chaque année. Or sans mixité au niveau de la formation, il ne peut y avoir de mixité au sein des entreprises.

Le sujet est à étudier en amont, dès le collège. Récemment, des élèves de 6ème sont venus visiter l’usine.  Une élève ne comprenait pas que je puisse être à la fois dirigeante et mère. Les parents ont une responsabilité, ils ont un rôle à jouer dans l’évolution des mentalités. Nous ne devrions plus entendre ce genre de réflexion.

Le fait est que les jeunes dans leur globalité ne sont pas attirés par l’industrie, ils ne connaissent pas son évolution et sa transformation. Nous souffrons des préjugés et avons énormément de difficulté à recruter. Il faut avoir conscience que les idées reçues sont très longues à changer.

 

En tant que dirigeante d’une entreprise industrielle, considérez-vous avoir une responsabilité en matière de mixité ?

Personnellement, je ne fais pas de discrimination positive. Si au cours d’un entretien, un homme et une femme se présentent, je prends le plus performant des deux. Faire de la discrimination positive, c’est faire du sexe un sujet or le fait d’être une femme ne devrait pas être un sujet. Seules les compétences sont à évaluer. C’est ainsi que je procède.

Agir au moment des recrutements,  c’est déjà agir trop tard. Moi je suis en bout de chaîne : à ce stade, je n’ai plus le pouvoir de faire changer les mentalités. Cependant, en tant que cheffe d’entreprise, j’ai conscience d’avoir une réelle responsabilité sociétale. C’est pourquoi, depuis plusieurs années maintenant, j’ouvre mon entreprise aux jeunes de ma région. Nous travaillons beaucoup avec les lycées techniques. Nous  parrainons également des écoles, et sommes jurés pour les BTS de Brest.

C’est très important, ces jeunes sont nos futurs collaborateurs et collaboratrices. A nous de leur transmettre dès à présent la passion que nous avons pour notre travail. Nous ne sommes pas une startup. Il faut bien insister sur le fait que les métiers de l’industrie permettent,  que l’on soit fille ou garçon,  de s’exprimer et de s’épanouir  au niveau professionnel.

Êtes-vous optimiste quant à l’avenir de l’industrie ?  

L’évolution de l’industrie, nous prouve tous les jours sa mutation et sa capacité à s’approprier les nouvelles technologies. Je suis optimiste quant à son avenir.

Les projecteurs de La French Fab mettent en valeur nos métiers de l’industrie.

Les nouvelles technologies telles que : la robotique, l’informatique, la réalité virtuelle, la 3D,  participent fortement à l’évolution de l’industrie et de plus,  sont attractives car elles font parties de l’ADN des nouvelles générations.

Lorsque j’observe ces filles et ces garçons, je vois dans leurs yeux  la même fascination pour ces nouveaux outils. Je ne peux être qu’optimiste.