Marie-Sophie Pawlak, fondatrice et présidente de l’association « Elles Bougent », agit pour la mixité dans l’industrie et la tech depuis 2005. L’angle pris par cette ingénieure de formation pour palier le problème ? La formation et l’orientation des jeunes filles, qu’elle aimerait voir plus nombreuses dans les formations scientifiques et technologiques.

Comment expliquer que les jeunes filles se tournent moins vers l’industrie que les garçons ?

Dans notre société contemporaine, concernant les métiers de l’industrie, il y a un problème de méconnaissance et de manque d’informations aussi bien pour les garçons que pour les filles. La différence, c’est que les garçons sont incités dès leur plus jeunes âge à s’intéresser à des secteurs comme l’aéronautique ou l’automobile. Ce sont à eux qu’on offre des jeux de construction de voiture ou d’avion, des petits trains…

Tout ça amène à un paradoxe en France : on a une terminale scientifique avec une parité quasi-totale mais l’année d’après, dans les filières de formation technique, scientifique, industrielle ou numérique, les garçons sont quatre fois plus nombreux. Il y a un préjugé qui s’est pérennisé par erreur, qui veut que les cerveaux masculins comprennent mieux les maths que les filles.

Depuis la création de votre association « Elles bougent », comment les choses ont évolué ?

Quand j’ai commencé en 2005, j’étais mal comprise. Les gens autour de moi se demandaient pourquoi je voulais qu’il y ait plus de femmes dans l’industrie, avec l’idée qu’elles n’en avaient pas forcément envie. Mais l’objectif n’est pas de les obliger, mais plutôt de les aider à ne pas rater la possibilité de s’engager dans une carrière porteuse, juste par méconnaissance. En ne favorisant pas la circulation de l’information autour des métiers industriels, en ne leur expliquant pas qu’ils ne sont pas réservés qu’aux hommes, qu’ils sont des métiers passion, bien payés, grâce auxquels on fait des choses extraordinaires, on participe à une certaine stagnation des idées reçues et on les « empêche » de saisir de belles opportunités.

Cette base a naturellement une influence sur l’absence de femmes aux postes de direction.

Bien sûr, il y a un problème logique de réservoir dû au faible pourcentage de femmes dans les entreprises. Pour les faire monter plus haut, il faut naturellement établir des quotas. Si on attend que la parité s’installe complètement dans les écoles et les universités, on va encore devoir patienter des années et des années alors que le problème est aujourd’hui largement soulevé. Il s’agit vraiment d’un problème d’effectif.

Qu’en est-il de la mixité dans l’industrie en particulier ?

Il n’y a pas plus d’idées reçues chez les industriels qu’ailleurs. Ils manifestent depuis 15 ans leur volonté d’intégrer davantage de femmes dans leurs équipes techniques et scientifiques. J’ai travaillé moi-même dans l’industrie, et depuis tout ce temps, j’ai pu observer de vrais progrès concrets. Il y a notamment eu une nette accélération à partir de l’entrée en vigueur de la loi Copé-Zimmermann, qui a secoué les mentalités. La législation aide les choses à avancer.

Quels sont les éléments qui freinent encore la présence des femmes dans l’industrie ?

Il y a évidemment la base sociétale qui n’est pas encore totalement déconstruite. Nous vivons dans un pays à base patriarcale. On peut notamment remonter à la loi salique, qui au Moyen-Âge a instauré l’interdiction pour les femmes d’accéder au trône. On a commencé à créer le lien entre pouvoir et sexe masculin. Tout ça a des conséquences sur le système, mais également sur la façon dont les femmes réfléchissent et agissent. On ne leur a pas toujours dit qu’elles pouvaient avoir de l’ambition, certaines souffrent encore du « syndrome de l’imposteur »…

Il faut aussi communiquer, sur ce qu’est l’industrie aujourd’hui, sa transformation… J’avais fait une enquête pour savoir quel était le niveau de connaissance et d’attractivité pour les mots « industrie » et « technologie ». Les résultats étaient bien plus positifs pour la technologie que pour l’industrie alors que les deux sont étroitement liés. C’est en cela qu’il est important de ne pas juste parler mais aussi d’agir.

Quelles actions concrètes menez-vous au sein de votre association ?

Pour attirer les jeunes filles, faire évoluer les mentalités, nous nous appuyons sur le témoignage et l’immersion. Nous faisons intervenir des « marraines », qui expliquent aux jeunes filles ce qu’elles font au quotidien, et ce évidemment avant le choix de l’orientation. Elles peuvent témoigner sur leur lieu de travail, dans des salons industriels… Nous faisons intervenir des femmes, pour que les filles puissent se projeter dans cette réalité de l’industrie. Il leur faut un modèle et éviter l’écueil des images d’Epinal du casque sur la tête et des chaussures de sécurité. Aussi, la mixité n’est pas qu’une question de femmes. Elle doit être portée de façon équivalente par les femmes et les hommes, dans une logique de co-construction.