Parce que sans la Tech, la transformation numérique des entreprises de la Fab n’existerait pas, l’heure est à la construction de ponts entre ces deux mondes. Tel est l’objectif de la plateforme TechInFab créée par Bpifrance, laquelle permet aux startups et aux entreprises industrielles de s’informer et d’échanger. Derrière l’initiative, un enjeu du Coq Bleu : bâtir l’Industrie du Futur.

Dans une étude d’Accenture Strategy, en 2019, la digitalisation de l’entreprise n’arrivait qu’en septième position des enjeux considérés comme importants ou prioritaires pour les PME et ETI, et 37% de leurs dirigeants n’envisageaient aucune démarche d’évolution ou de transformation. Si deux années et une crise sanitaire plus tard, plus de 80% des dirigeants d’entreprises françaises ont déclaré avoir vu en la Covid-19 une occasion d’accélérer le développement d’innovations*, la transformation numérique de l’industrie n’a pas encore trouvé son équilibre.

Transformation numérique : un passage obligé pour les entreprises industrielles

Une accélération des prises de conscience des industriels via la crise sanitaire, oui, mais le constat est en demi-teinte : « La Covid-19 a creusé l’écart entre ceux qui avaient déjà enclenché leur transformation et les autres. Heureusement, rien n’est irrattrapable », affirme, confiant, François-Xavier de Thieulloy, expert Industrie du Futur chez Bpifrance. Rassurer et convaincre les retardataires, continuer de soutenir les transformés, la mission est belle, mais surtout, capitale. Lorsqu’on lui demande comment allier les dirigeants d’entreprises industrielles à la cause technologique, François Duquesne, président de la Normandise (ETI spécialisée dans la fabrication et le conditionnement d’aliments pour chiens et chats) répond : « On n’a pas le choix ». La société, qui a commencé à automatiser ses lignes de production il y a dix ans pour diminuer la pénibilité du travail de ses équipes, met ici en avant l’aspect compétitif de l’industrie française. En ce qui le concerne, « si on ne numérise pas, si on n’automatise pas, la Chine et les pays qui misent sur leurs bas coûts nous seront toujours supérieurs ».

Plus encore – toujours pour les entreprises dont la production est automatisable –, François Duquesne fait un pont entre cet aspect et le recrutement des sociétés retardataires : « Elles vont finir par devenir has been, et en plus de ne pas être compétitives, elles vont peiner à attirer les jeunes profils ». François-Xavier de Thieulloy le confirme, si les industriels ne transitent pas dès maintenant vers l’Industrie du Futur, ils seront largement pénalisés par la suite, et ce à plusieurs niveaux. Pénalisés alors même que le b.a.-ba de l’intégration de la Tech dans la Fab est aussi accessible en termes de coûts que de compréhension. « La transformation digitale, c’est un cercle vertueux. Le premier enjeu, c’est de créer l’amorce. », affirme Grégory Walter, CEO de Viwamétal, Tôlerie Bas-Rhinoise qui a créé en parallèle de son activité industrielle une société dédiée au développement de solutions digitales pour les PME/TPE (C-Koya Tech).

Créer l’amorce, poser les bases

Pour Viwamétal comme pour la Normandise, l’amorce s’est faite avec le lean manufacturing. Zéro papier, optimisation des tâches et agilité sur l’ensemble de la chaîne de valeur ont guidé les premières initiatives. Pour encourager les industriels, François Duquesne, directeur de l’ETI normande, les incite à se poser des questions simples : « Avez-vous à ce point confiance dans le papier ? N’avez-vous pas peur des falsifications ? Êtes-vous sûrs de votre traçabilité ? Les processus sont-ils efficaces ? ». Avec la numérisation, les certitudes se créent en même temps que l’agilité, les problèmes cachés sont révélés en amont, leur résolution anticipée. Mêmes débuts chez Viwamétal, qui a engagé sa transformation pour régler des problèmes de flux dans ses ateliers, et a commencé à développer sa propre solution en interne en 2010. Et suite à ces premiers pas d’enclencher la machine. Pour les dirigeants frileux à l’idée d’investir dans ces bases, François-Xavier de Thieulloy tient à casser une autre idée reçue, celle des coûts : « Associer la numérisation d’une usine à des coûts élevés est une erreur. Pour du Saas (Software as Service, sur abonnement) comme du hardware, toute entreprise peut commencer par un investissement bas (entre 8 000 et 10 000 euros) », et poursuivre sa transformation ensuite, une fois les fondations posées.

D’après l’expert Bpifrance, outre ces fondations pragmatiques, un autre aspect est indispensable pour les entreprises engageant leur transition vers l’industrie du futur : l’humain. « Tout le monde a le potentiel pour améliorer son process, à condition d’avoir pris l’habitude de faire travailler les gens ensemble, de savoir communiquer pour résoudre les problèmes. On ne peut pas faire entrer la technologie dans une usine dans laquelle les équipes et les dirigeants n’ont pas de vision commune. ». Et pour cause, l’intégration de solutions numériques implique généralement une évolution du rôle de chacun, ainsi qu’une montée en compétences. A l’instar des premiers investissements effectués dans les technologies de base, une fois les équipes en place sensibilisées à de nouvelles pratiques, la voie s’ouvre pour de nouveaux talents, et de nouveaux investissements.

Montrer l’exemple et créer des ponts entre la Tech et la Fab

Chez Viwamétal, on a osé, et on est allé plus loin grâce à la débrouille. Les nouveaux talents, Grégory Walter est d’abord allé les chercher sur le web : « On a développé notre toute première solution de listing grâce à des bénévoles trouvés sur des forums de codeurs. On a enchainé avec des stagiaires puis des alternants, pour finir sur une première embauche en 2018. Ça a été beaucoup de bricolage, il était inenvisageable dans les années 2000 d’embaucher des ressources en développement informatique dans une tôlerie de 40 personnes. ». Lancé, le dirigeant a quelques années plus tard créé C-Koya Tech (2018), société qui accompagne aujourd’hui les PME dans leur transformation digitale. « Notre force sur cette activité, c’est de réussir à faire parler deux mondes qui ont du mal à communiquer : la Fab et la Tech. Beaucoup d’industriels ont des problématiques, beaucoup de startups ont des offres à proposer, mais il faut multiplier les échanges entre ces deux mondes pour que l’un et l’autre se nourrissent », affirme Grégory Walter.

Derrière cette problématique, deux missions se répondent alors : aider les startups Tech à entrer en contact avec les industriels, accompagner au mieux les industriels en les mettant en relation avec les offreurs de solution. Aujourd’hui, « il existe 15 000 startups Tech en France, dont 1 500 à vocation industrielle, et 500 positionnées sur des solutions de transformation », a rappelé Agnès Pannier-Runacher lors de la conférence de lancement de la plateforme TechInFab. L’heure est à la multiplication des points de contact, et à la sensibilisation des industriels. Une sensibilisation qui passe, entre autres, par l’exemple. « Il faut des modèles et des moteurs, explique Grégory Walter. On rencontre souvent des gens qui ont envie d’engager leur transformation mais qui ne savent pas vraiment quoi faire, qui n’en comprennent pas tous les enjeux. En visitant les ateliers, en rencontrant les offreurs de solutions, en parlant avec les industriels chez qui la numérisation est enclenchée, les acteurs de la Fab pourront se projeter, visualiser. ». Pour François-Xavier de Thieulloy aussi, la compréhension passe par la mise en avant de cas concrets, aussi bien visibles sur la plateforme TechInFab que dans des salons tels que Global Industrie ou dans les usines labellisées vitrine Industrie du futur.

En parallèle, les aides de l’Etat en faveur de l’Industrie du Futur se multiplient, notamment via le plan de Relance lancé pour répondre à la crise. Une aubaine pour les industriels, dont François Duquesne souhaite néanmoins qu’elle soit utilisée de façon raisonnée : « France Relance est une chance, mais il ne faut pas que cette opportunité empêche les industriels de construire une stratégie saine. Avant de se lancer, il faut définir ses besoins ». Une fois encore ici, ne pas aller trop vite, mais foncer !

(*) Bpifrance Le Lab, « Résister et se relever : les dirigeants de PME-ETI à l’épreuve de la crise », enquête réalisée entre mars et novembre 2020